Seuls et ensemble :
l’amphithéâtre et l’écran
Atelier de photographie générative et étude pratique sur la mise en place de règles pour stimuler la création collective, École de design, Hiver 2020
De par mes expériences universitaires, que ce soit comme étudiante ou enseignante, j’ai eu l’occasion d’observer certains des paradigmes en éducation schématisés par Sir Ken Robinson dans l’animation présentée.(1)
L’amphithéâtre
J’ai étudié en France, dans l’anonymat des immenses amphithéâtres designés par Jean Prouvé. L’interaction, à tous les niveaux, y était minimale. Inatteignable, le professeur ne pouvait être abordé, même pour une simple discussion après le cours, que sur rendez-vous. Les études universitaires étant gratuites et sans examens d’entrée, les auditoriums bondés (il fallait arriver tôt pour espérer avoir une place) se vidaient au fur et à mesure que l’année avançait, un phénomène assez durement qualifié d’« écrémage », qui se poursuivait immuablement jusqu’à la maitrise. Le modèle clairement affiché dès la rentrée, et assumé, était que les plus travailleurs y arriveraient, une posture moins égalitaire qu’elle n’en a l’air, comme l’expose Sir Ken Robinson, et qui ne démontre pas un intérêt particulier à soutenir des étudiants en situation d’échec, ni à en questionner les raisons ou à saisir l’opportunité d’une remise en question. Si le contenu des cours était de grande qualité, peu d’aménagements pédagogiques étaient mis en place pour encadrer ces immenses cohortes dans lesquelles personne ne se connaissait, même après plusieurs semestres. Le modèle selon lequel chacun était supposément responsable de sa réussite ou de son échec ne prenait pas en compte les situations personnelles ni aucune forme de difficulté ou de handicap.
Le contexte britannique m’a fait découvrir un modèle d'enseignement très différent.
J’ai pu constater l’effet stimulant que peuvent avoir la variété des formats pour le partage de savoirs entre les pairs, ainsi que des approches plus modulables, prenant en compte les circonstances d’apprentissage de chacun. La diffusion des savoirs me semblait construite sur une réelle proximité entre les enseignants et les étudiants, mais surtout entre les étudiants entre eux, une dynamique qui m’est apparu aussi essentielle dans l’apprentissage que la qualité des cours, permettant à l’apprenant de se nourrir des parcours, des expériences et de l’esprit critique de ses pairs.
Dans ce cas de figure, plus récent il est vrai, l’enseignant n’est plus l’unique détenteur d’un savoir qui rayonne sur ses étudiants éloignés dans un amphithéâtre en demi-cercle, mais plutôt un facilitateur de leur apprentissage, dont ils restent responsables sans y être abandonnés.
La conception de cours comme pratique du design
Dans le processus de conception d’un cours, en cherchant le bon rythme, le format pertinent, les concepts et les ateliers pratiques qui vont nourrir la réflexion critique de l’étudiant, je me retrouve à manipuler les mêmes éléments que lorsque je designe. Je pense au public, au contexte de diffusion, au ton, à l’organisation de l’espace, à ce qui capture l’attention, à ce qui est incontournable, à comment faire passer une notion complexe par un meme issu de la culture populaire ou par une mise en pratique inattendue.
Comme l’expriment Charles Hodges, Stephanie Moore, Barb Lockee, Torrey Trust et Aaron Bond dans leur article The Difference Between Emergency Remote Teaching and Online Learning (2), un cours à distance designé, conçu autrement que dans l’urgence à laquelle nous avons récemment dû faire face, ne saurait être un simple transfert dans l’espace virtuel des pratiques qui étaient les nôtres jusqu’au 12 mars 2020.
À l’heure du savoir gratuit et infini, mis à disposition sur les plateformes telles que Youtube, nous faisons face au défi magnifique de redéfinir notre profession dans un contexte entièrement nouveau. Bien sûr, l’enseignement à distance existe depuis bien longtemps, puisque le TELUQ le pratique depuis 1975 sous différents formats (3), mais jusqu’à maintenant, apprendre ou enseigner sans contact était un choix que les protagonistes faisaient, après en avoir évalué les avantages et les inconvénients. Dans le cas de cette rentrée inédite de septembre 2020, ni les étudiants ni les professeurs n’auront fait ce choix. En cela notre expérience sera différente, et il nous faut d’ores et déjà repenser notre posture.(4)
Il y a bien sûr la menace de l’interface numérique utilisée sans créativité, qui ressusciterait le spectre du cours d’amphithéâtre en demi-lune comme source d’un savoir unidirectionnel, face à des étudiants isolés et silencieux. Mais nos propres expériences en tant qu’étudiants (pour les moins chanceux d’entre nous) nous rappellent que les craintes que nous avons face à l’enseignement en ligne n’ont pas attendu ce format pour se matérialiser : le manque de rythme d’un cours et l’ennui ne sont pas imputables au format Zoom.
L’éducation est moins une question d’outils qu’une vision globale. Daniela Peixoto Olo, Leonida Correia et Maria da Conceição Reg définissent « l’acte, la pratique et la profession d’enseignant » comme « le partage concerté du savoir et de l’expérience ». (5)
Dans ce moment extraordinaire où nous sommes mis au défi de repenser la posture de l’enseignant en quelques semaines, et alors que nous nous apprêtons à embrasser la nouveauté des formats comme une forme de salvation et d’être créatifs dans leur utilisation, il sera crucial de garder à l’esprit une définition qui nous rappelle l’essence de la profession, un ancrage qui nous permette d’avoir le courage de nous détacher de certaines pratiques d’enseignement que nous n’osions pas remettre en question, et de prendre la liberté d’en concevoir d’autres, qui mettent au mieux en valeur les savoir-faire et le savoir-être que nous voulons transmettre.
(1) Robinson, Ken (2011), «Du paradigme de l’éducation». Vidéo postée sur Youtube par Jean-Pierre Lepri. URL : https://www.youtube.com/watch?v=e1LRrVYb8IE. Consultée le 4 juin 2020.
(2) Hodges, C., Moore, S., Lockee, B., Trust, T., & A. Bond (2020), «The Difference Between Emergency Remote Teaching and Online Learning», Educause review, March 27, 2020.
[En ligne] https://er.educause.edu/articles/2020/3/the-difference-between-emergency-remote-teaching-and-online-learning Consulté le 4 juin 2020.
(3) Papi, Cathia (2016), «De l’évolution du métier d’enseignant à distance», Sciences et Technologies de l’Information et de la Communication pour l’Éducation et la Formation, vol. 23, 2016. En ligne : http://sticef.univ-lemans.fr/num/vol2016/03-papi-ensaccapp/sticef_2016_NS_papi_03.html Consulté le 4 juin 2020.
(4) Lameul, Geneviève « Travailler sa posture professionnelle pour mieux aborder les situations pédagogiques complexes », Distances et médiations des savoirs [En ligne], 11 | 2015, mis en ligne le 18 octobre 2015 URL : http://journals.openedition.org/dms/1127 Consulté le 04 juin 202
(5) Peixoto Olo, D., Correia, L., and da Conceição Rego, M. "The Main Challenges of Higher Education Institutions in the 21st Century: A Focus on Entrepreneurship," in Examining the Role of Entrepreneurial Universities in Regional Development, eds. Ana Dias Daniel, Aurora A.C. Teixeira, and Miguel Torres Preto (Hershey, PA: IGI Global, 2020): 1–23.


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